1 ) Pouvez-vous dŽcrire votre dernier film ?

2 ) Comment lĠinscrivez-vous par rapport ˆ vos films prŽcŽdents, et/ou par rapport ˆ vos films en projet ?

 

Mon dernier film sĠintitule SŽdiments.

On peut le dŽcrire comme une captation intime et tactile du monde extŽrieur ˆ travers sa matire originelle (eau, terre, ciel, lumire) dans le temps dĠun regard, dĠune prŽsence.

 

Depuis Dissolutions (2001), je refilme et retravaille en 16 mm mes propres images tournŽes en Super 8.

Pour SŽdiments, je disposais dĠenviron deux heures dĠimages Super 8 intŽgrant le corpus filmique ˆ lĠorigine de Dissolutions et dĠautres images filmŽes plusieurs annŽes aprs la rŽalisation de ce film.

De ces images, issues le plus souvent dĠactes spontanŽs libŽrŽs de toute intentionnalitŽ et guidŽs par la seule sensation de lĠinstant, une expŽrience sĠest construite dans la rŽpŽtition et lĠŽcart, dans lĠapprofondissement autour du filmage dĠun lieu, dĠun motif, dans un gesteÉ

De cette expŽrience, des affects Žmergent dans des moments privilŽgiŽs, forts ou faibles, qui nous ramnent au vŽcu engagŽ ˆ travers le processus de crŽation.

Ces moments constituent la matrice du film ˆ venir.

RefilmŽes en 16 mm, ces sŽquences peuvent alors tre modifiŽes de manire rythmique, optique, chromatique comme autant dĠhypothses sensibles ˆ lĠÏuvre pour transmettre ces impressions.

 

Chaque film conserve la mŽmoire des autres films.

 

Des images de Dissolutions sont reprises dans SŽdiments. Lˆ, mŽtamorphosŽes par des filtres, elles apparaissent maintenant dans le dŽpouillement, dans la fragilitŽ de lĠexposition au regard dĠune premire fois.

Dans Ether (2003), les images liquŽfiŽes, glissent et se chevauchent, lĠÏil nĠa plus de prise sur les formes au contour devenu instable. 

A contrario, dans SŽdiments, le regard se pose, les fragments ralentis sont visibles, se succdent, sŽparŽs par une coupe franche. Les motifs ne sont pas escamotŽs.

Figure, rŽalisŽ en 2004, radicalise le ralentissement prŽsent dans SŽdiments comme matire premire du film : la figure se charge alors dĠune nouvelle ŽtrangetŽ.

SŽdiments, dont les images ont ŽtŽ tournŽes sur plusieurs annŽes, en plusieurs endroits, rompt avec les films prŽcŽdents par lĠabsence dĠunitŽ de temps et de lieu. NŽanmoins, lĠexpŽrience commune aux images qui prŽexiste de manire souterraine, est rŽvŽlŽe au moment du refilmage et du montage.

 

Le film ne fait donc pas lĠimpasse sur lĠorigine des images.

Le travail plastique rŽalisŽ ne dŽcontextualise jamais les conditions de leur mise ˆ jour, Žcartant ainsi les risques dĠun cinŽma dĠabstraction figurative, formaliste, techniciste.

 

Le film est dĠune expression rudimentaire, ŽlŽmentaire : simple mise en relation de sŽquences prŽsentŽes dans leur forme originelle, dans un rythme uniformŽment ralenti.

 

Le film ne revendique rien, ne recherche aucune virtuositŽ, nĠest prŽtexte ˆ aucune stratŽgie personnelle, nĠest au service dĠaucun discours autre que ce quĠil figure. CĠest ˆ partir de cette neutralitŽ que sĠaffirme avec force la prŽsence du cinŽaste, dans la soustraction, dans le moins disant, dans lĠŽlimination de tout ce qui est extŽrieur ˆ la rŽalitŽ du film comme expŽrience personnelle.

De lĠadŽquation des moyens ˆ cette rŽalitŽ, le film trouve sa raison dĠtre, dans la singularitŽ et lĠautonomie.

 

3 ) Comment rŽalisez-vous vos films, techniquement et Žconomiquement ?

 

JĠai installŽ un systme de refilmage artisanal dans mon appartement transformŽ en laboratoire : un projecteur Super 8 sans objectif associŽ ˆ une camŽra 16 mm Bolex fait office de tireuse optique. Je refilme ensuite ˆ lĠintŽrieur du projecteur le film Super 8 passant devant la fentre de dŽfilement.

Cette dŽmarche me donne la possibilitŽ de modifier les images Super 8 originelles. La technique utilisŽe doit me permettre dĠtre au plus prs de ma crŽation.

 

Cette exigence de proximitŽ sĠexprime de diffŽrentes faons :

Gr‰ce ˆ sa simplicitŽ, le  refilmage artisanal me donne le temps du t‰tonnement, de lĠessai, la possibilitŽ de revenir sur des choses dŽjˆ faites. Une relation tactile et directe sĠinstaure Žgalement avec le matŽriau filmique. Lors du montage, lĠÏil repre directement la coupe, la main agit sur le film tendu entre deux bras de visionneuse vissŽs sur une planche.

Pour mes films peints, une bande de pellicule transparente est tendue dĠune extrŽmitŽ ˆ lĠautre dĠune pice, ˆ ma hauteur. Ensuite, celle-ci est peinte dans la longueur. JĠaccorde une place prŽpondŽrante au geste. Le rŽsultat ˆ la projection nĠest pas anticipŽ. Quand je peins, je ne cherche pas ˆ produire un rŽsultat pour la projection. Seul ce qui se prŽsente compte : le geste, le rendu constatŽ par lĠÏil.

JĠai rŽalisŽ les motifs de LĠEn dedans (2002) sans camŽra, par contact direct entre des filtres de couleurs et lĠŽmulsion de la pellicule. La pellicule Super 8 dans sa cartouche Žtait avancŽe manuellement devant une source lumineuse.

Mon intŽrt pour le cinŽma en pellicule provient, entre autres, de cette confrontation avec le matŽriau, que la vidŽo met ˆ distance.

 

Ce rapport tactile et direct se retrouve ensuite investi dans le traitement plastique du film, dans la mise en Žvidence de sa matŽrialitŽ.

 

Mes films sont auto-produits financirement ˆ petite Žchelle.

Cette autonomie me permet de ne pas tre dŽpossŽdŽ du processus de crŽation.

La mise en Ïuvre de projets cožteux faisant appel ˆ  des savoirs faire et des techniques que le cinŽaste ne ma”trise pas induit une dŽpendance aux institutions et aux laboratoires. JĠai fait le choix dĠune pratique autarcique afin de me soustraire, dans la mesure du possible, ˆ une gestion du temps imposŽe de lĠextŽrieur, ˆ une dŽpendance technique et Žconomique.

Par contrainte, je fais aussi mes films avec ce que je ne sais pas faire et ce que je ne peux pas faire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

4 ) Les considŽrez-vous comme expŽrimentaux ou prŽfŽrez-vous un autre terme ?

5 ¤ 6 ) QuĠentendez-vous alors par cinŽma expŽrimental et par expŽrimentation(s) ?

Quelles diffŽrences ou quelles similitudes, quelles ruptures ou quels prolongements, y voyez-vous avec le cinŽma de production comme avec lĠaudiovisuel et lĠart en gŽnŽral

( et en particulier ) ?

 

Mes films ne revendiquent pas lĠappartenance ˆ un genre.

Mais ils se situent de fait dans le cinŽma expŽrimental :

-       Ils bŽnŽficient des solidaritŽs des structures de production, des rŽseaux de diffusion et de programmation.

-       Mes films se rattachent ˆ la tradition du cinŽma visionnaire, repŽrŽ comme une des tendances historiques de ce cinŽma.

 

JĠassume lĠhŽritage de ce cinŽma, mais dans la libertŽ, sans asservissement ˆ une position esthŽtique.

Mon envie est Žgalement de retrouver des propositions de cinŽma oubliŽes dans beaucoup de films expŽrimentaux influencŽs par la culture mŽdiatique, qui trahissent cet idŽal de cinŽma.  

 

Le cinŽma, tel que je le dŽsire, donne au public une existence concrte.

Dans sa radicalitŽ, le film rŽvle lĠidentitŽ singulire de chacun, dŽplace la relation entre lĠÏuvre et la personne vers un point de vue individuel et subjectif et non plus dĠutilitŽ culturelle, sociale ou Žconomique. Le public comme abstraction dispara”t au profit de la rencontre entre un crŽateur, une Ïuvre et une diversitŽ sensible.

 

Le cinŽma, tel que je le dŽsire, nĠest pas un objet.

Le film nĠest plus conu comme la mobilisation de moyens pour lĠobtention dĠun rŽsultat.

Sa vŽritable nature est dans les potentialitŽs, dans les possibles que celui-ci recle. Il accompagne le cinŽaste dans une forme qui nĠest jamais dŽfinitive : des versions dĠun mme film se succdent. Les films se rŽpondent dans un continuum. LĠensemble dĠune Ïuvre alterne ainsi essai, inachvement, transition, aboutissement.

 

7 ) ConsidŽrez-vous votre travail comme indŽpendant, voire solitaire, et/ou ˆ quels autres films, Ïuvres, personnes, structures ou mouvements vous sentez-vous associŽs (autres domaines, autres temps et autres lieux compris) ?

 

Mes films sont rŽalisŽs sans interface/assistance/dŽpendance technique ou Žconomique, mais mon travail nĠest pas solitaire. Il sĠaccompagne de prŽsences amicales lors des projections de rushes, des diffŽrentes phases dĠŽlaboration des films et, dans de nombreuses occasions offertes ˆ la rŽflexion.

Paralllement, je mĠintŽresse aux rŽalisations dĠautres cinŽastes (expŽrimentaux ou pas) et  je cherche ˆ les valoriser ˆ travers des programmations. Cette activitŽ de spectateur/programmateur enrichit mes propres films, nourrit le dŽsir de continuer ˆ en faire, dans la circulation entre tous les films, les miens et ceux des autres.

 

Stan Brakhage a compltement rŽvolutionnŽ mon rapport ˆ lĠexpression artistique en mĠincitant ˆ chercher au plus profond de moi-mme les moyens dĠune expression personnelle renouvelŽe, ˆ mme de communiquer avec dĠautres sensibilitŽs sans en rŽfŽrer ˆ un langage normatif.

Patrice Kirchhofer mĠimpressionne par son travail dĠintensification plastique autour de la figure et par lĠutilisation de procŽdŽs artisanaux pour rŽaliser dans lĠautonomie des films magnifiques.

Dans les films rŽcents de Carole Arcega, SŽbastien Cros et Fabrice Heredia (Blade, Nocte, Macula), je retrouve lĠintensification et la violence plastique des films de Patrice Kirchhofer comme subversion ˆ lĠenfermement dans lequel lĠindividu est maintenu. Ces films placent le geste crŽateur au centre de cette utopie libŽratrice.

RŽcemment, les films de trois cinŽastes : Nathaniel Dorsky, Peter Hutton, Stavros Tornes me travaillent de manire souterraine par lĠinscription dĠune forme dans la durŽe comme enjeu mme de leur cinŽma, le refus de hiŽrarchiser les choses en les laissant exister ˆ lĠimage telles quĠelles se prŽsentent au regard, le quotidien comme matire premire du film.

 

Mon cinŽma trouve peu de correspondances dans le cinŽma expŽrimental contemporain, sauf avec Catherine Bareau, cinŽaste proche avec qui jĠentretiens un dialogue constant.

Filmant ˆ partir du rŽel, je me sens solitaire dans un paysage expŽrimental dominŽ par la reprise et le recyclage dĠimages et de clichŽs.

 

8 ) ¤ 9 ) Vous considŽrez-vous, ou considŽrez-vous vos films comme engagŽs ?

En quel(s) sens ?

 

CinŽma de la sensation, mes films renvoient ˆ un monde archa•que antŽrieur au langage.

A la fois dans lĠinŽvidence et lĠinsignifiance, lĠopacitŽ des choses est assumŽe comme transgression ˆ la transparence et ˆ la lisibilitŽ du langage et de la Communication.

 

Le film est une traversŽe, une expŽrience o se traduisent dans la durŽe toutes les mŽtamorphoses - Ç  La figure humaine, du noir des origines ˆ la pleine lumire. CinŽma haptique, la camŽra prolonge le corps ˆ la recherche de ces instants o Žmergent dĠautres possibles  È. (LĠEntre deux-2003 ) - Le film rŽvle une identitŽ singulire que le cinŽaste peut partager avec dĠautres, hors de toute rŽfŽrence sociale, dans un don de soi.

 

CĠest en ce sens que je considre mes films comme engagŽs, par cette capacitŽ ˆ nouer un rapport ˆ lĠautre, dans une alternative au mode dĠexpression dominant.

 

10 ) Que cherchez-vous, que trouvez-vous, que perdez-vous, que changez-vous en faisant des films ?

 

Que cherchez-vous ?

-       Une forme, une durŽe, une distance, une prŽsence

-       Enregistrer des Žtats, des trajets, des mŽtamorphoses

-       Communiquer sans passer par le langage appris

-       Le mystre et la beautŽ, la figure absente

-       La naissance dĠune rencontre

 

Que trouvez-vous ?

-       Des signes, lĠalŽatoire qui signifie, lĠinŽvidence

-       Le t‰tonnement, lĠacte de crŽer

-       Une communautŽ sensible

-       Une existence en dehors de la rŽfŽrence sociale

 

 

Que perdez-vous ?  

-       Des rgles, des leons apprises, des rŽsultats

 

Que changez-vous ?

-       Le regard des autres

-       Le rapport au monde par la connaissance sensible

-       Le rapport ˆ la crŽation en la rendant possible ˆ tous.

 

 

DŽcembre 2004 - Philippe COTE