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RAPHAËL BASSAN
Raphaël Bassan est critique de cinéma, spécialiste de l'expérimental. Il écrit, entre autres, dans "Bref".
En 2004, il a réalisé "Lucy en miroir" avec la collaboration de L'ETNA.
LUCY EN MIROIR | 2004, 16mm couleurs et nb, 45mn | réalisation et scénario: Raphaël Bassan | images: Othello Vilgard assisté de Dominik Lange | son: Alain Joubert | musique: Jeremy Chinour, Anthony Lerat et Cyril Descans | conseiller artistique: Pip Chodorov | montage, mixage image et son: Frédérique Devaux | interprétation: Anne-Sophie Brabant et Elodie Imbeau | réalisé avec le soutien de L'Etna et L'Abominable | production: Raphaël Bassan et Les Films Singuliers (Michel Poirier)
La rencontre fortuite de deux femmes au prénom identique, Lucy, qui ont jadis aimé le même homme, Jonathan, induit, dans ce film, des variations polysémiques sur la mémoire, l'art, et les difficiles rapports entre création et vie affective. Déshumanisé par une pratique artistique exclusive, l'homme a perdu peu à peu ses repères… "Lucy en miroir" se veut, également, une relecture décalée et transversale du "Mépris" de Godard, par une démarche plus plastique qu'analytique ou démonstrative. Conçu et structuré dans le cadre du cinéma expérimental-artisanal-différent, ce moyen métrage a fait appel aux compétences de membres actifs de ce milieu, aujourd'hui en pleine expansion.
Anne-Sophie Brabant, Élodie Imbeau © photo Marcel Mazé
PISTES POUR DÉCRYPTER "LUCY EN MIROIR"
"Lucy en miroir" emprunte quelques éléments à une narration qui se voudrait classique, mais la met constamment en question et en crise. Tourné sur une période d'un an, ce film a intégré divers éléments de la vie de ses protagonistes, des difficultés du tournage, des aléas de sa fabrication. Tournée en une semaine, cette bande aurait été tout à fait différente. Les éléments structurels qui composent "Lucy en miroir" sont constamment remis en cause et en jeu tout au long du film par des éléments plastiques, des citations, des digressions. Il en va ainsi des quatre parties filmées durant quatre saisons, de la présence de plans de transition qui sont des résumés ou des propositions formelles et ou thématiques pour le devenir de l'ensemble. Ces plans de transition s'avèrent parfois des contrepoints comme la séquence des Buttes-Chaumont qui "illustre", transversalement et métaphoriquement, la passion artistique de Jonathan, mais aussi la vampirisation psychique qui enchaîne ces deux femmes à cet homme absent. Et qui pourrait les enchaîner entre elles.
Pour celui qui ne peut adapter sa sensibilité qu'à travers l'armature d'un scénario, je propose la lecture suivante. Une jeune femme, Lucy E., qu'on appelle aussi E. (ce n'est pas par snobisme, mais tout simplement pour alléger les phrases), attend sur un banc l'heure de sa visite médicale. Elle est inquiète, car elle a passé des tests sur les conseils de son médecin et elle craint quelque chose de grave. Ici, comme pour le reste, je demeure au seuil de toute véritable explication ou dévoilement, car je ne fais pas un cinéma psychologique. Il s'agit simplement de mettre le spectateur en condition.
E. rencontre une amie qui porte le même prénom qu'elle mais dont le nom de famille commence par S.
E. et S. se reconnaissent, car elles ont vécu avec le même homme, Jonathan. E. avant S.
S. donne des nouvelles de Jonathan. Il a été saisi d'une passion pour le dessin des arbres et est devenu étranger à lui-même et aux autres. Est-ce ce que cette passion du dessin est une métaphore de la cinéphilie ? Oui et non. Peut-être. Ou pas seulement. Évidemment, là on peut se souvenir du cas de Rivette qui, pour traiter du cinéma, illustre de longues mises en scène théâtrales. Cela évite l'identification, mais laisse intact le processus. Jonathan qui va toujours plus loin pour dessiner des arbres plus rares (ah ! cela ressemble beaucoup, beaucoup trop à la cinéphilie !) a quitté S. qui ne sait où il est. Mais moi, le narrateur de cette histoire, je sais où il est. Quelque part en Californie en train de vouloir dessiner l'arbre le plus rare du monde. Mais il cale. Le peu d'humanité qu'il lui reste semble vouloir reprendre le dessus.
Ce traitement analogique, métaphorique, poétique d'un matériau psychologique, existentiel, esthétique, ne pouvait être circonscrit par une intrigue conventionnelle, avec dialogues et scénario bien charpentés. Cela aurait fait pompier. Et, disons-le tout net, cela aurait été intraitable. J'ai opté pour un flux circulatoire de paroles mises en abyme, et qui brassent diverses périodes allant du passé au présent avec quelques avancées vers le futur. Images et sons ont d'abord été pensés séparément et sont entrés petit à petit en osmose.
J'ai choisi des actrices jeunes mais pas des adolescentes. Des femmes de trente ans qui peuvent avoir un passé humain et culturel. Deux films, deux mythes, deux légendes parcourent leur esprit et font le point sur leur situation présente. Le thème de Dracula, du vampire, qui les tient entre elles et dans le rapport (de dépendance ?) qu'elles ont eu avec cet homme. Et le thème de la culpabilité tel qu'il apparaît dans "Le Mépris" de Godard. Le théorème godardien est ici inversé. Ce ne sont pas les femmes qui ont soudain éprouvé du "mépris" pour Jonathan, mais c'est lui qui, se souvenant du "Mépris", et d'une action lâche qu'il a commise, se sent coupable. Divers aspects culturels du "Mépris" sont ainsi décortiqués.
Utilisant un "scénario" comme une vague toile de fond, je l'enrichis constamment d'images et de sons tels qu'ils me traversent la tête. Je "raisonne" hors concept, de manière imagée, analogique. Dans ce cadre, je ne pouvais que briser la virtuelle amitié qui devait naturellement s'installer entre les deux femmes, pour dire au spectateur qu'il s'agit d'un film. Qu'il regarde simplement un film ! Dans la quatrième et dernière partie, je décortique ce processus créatif en ajoutant aux images et aux voix des bribes de mon texte en gestation dont je choisis un élément pour terminer mon film. Après avoir griffonné divers petits textes.
Pour celui qui regarde de plus près les images maintenant, il verra qu'au début de la première et de la quatrième partie, on voit E. seule, en couleur, sur le banc. Cela suggère que, peut-être, elle a toujours été seule, et qu'en repensant à Jonathan, durant ce moment d'angoisse, elle a bâti une fiction "paranoïaque" autour de cette femme et de Jonathan dont elle est sans nouvelles depuis trois ou quatre ans, tout en sachant qu'il vit ou qu'il a vécu avec S.
Comme je l'ai dit, le traitement fictionnel de ce sujet est quasi impossible, ou cela deviendrait du théâtre filmé. J'ai choisi comme articulation, langage expressif et artistique, le système du dispositif. Les femmes sont toujours filmées sur ou à proximité d'un banc. C'est inouï le nombre d'images différentes et surprenantes qui peuvent en surgir ! C'est un peu Snow au secours de Duras. Le banc est aussi un personnage du film. Pour être en phase avec cette option qui joue (de) la répétition dans la variété, une musique de type électro-acoustique (avec quelques bruits et extraits de musique mélodique) me semble convenir. Je vois deux mouvements vibratoires dans mon film :
1. Des éléments fixes et répétitifs comme la présence du banc, E. qui tient toujours un livre à la main, la pratique exclusive du dessin chez Jonathan et le retour permanent au "Mépris" comme leitmotiv. 2. Des éléments en perpétuelle évolution comme l'entrée de plus en plus profonde dans les esprits des protagonistes par le recours à divers temps de narration (passé, présent), à divers supports (paroles dites, mots écrits, images illustratives ou contrapuntiques) peuvent être appréhendés par le spectateur. Tout comme ces plans de coupe et/ou transversaux (en noir et blanc et en couleur) qui proposent une lecture parallèle et "abstraite" des "grandes séquences".
"Lucy en miroir" a perpétuellement été retouché durant un an, sur le papier, dans les mails envoyés aux collaborateurs, lors du tournage (des intempéries m'ont conduit à modifier certains plans et, miracle, ces modifications allaient presque à chaque fois vers une amélioration du film). C'est une forme d'expérience qui touche autant au matériau qu'au psychisme de l'auteur.
Fasciné par Cocteau, je ne pouvais pas ne pas travailler le concept du miroir. D'abord par la plastique des actrices qui, sans se ressembler vraiment, relèvent d'un même type de femme : grande, brune. Ensuite, par leurs prénoms, leur attachement au même homme, à une aventure esthétique et humaine ("Le Mépris") commune. Ensuite, par des correspondances esthétiques dans divers éléments récurrents du film : les gros plans des visages en sont un exemple. Il y a des contrepoints vestimentaires : E. est habillée en clair au premier mouvement et S. en sombre. Au deuxième acte c'est E. qui est vêtue en sombre et S. l'inverse. Dans la troisième partie, comme si une osmose s'était opéré entre elles, l'une porte un pantalon clair et une blouse blanche, et l'autre le contraire. Dans la quatrième et dernière partie, elles portent des vêtements chamarrés car toute cette "logique" s'est rompue : on sait qu'on est dans un film.
Les séquences 1, 2 et 4 sont, chacune, divisées en trois parties. La séquence trois, où l'on est le plus proche de l'osmose, est découpée en une vingtaine de champs contrechamps. Les séquences 1 et 2 sont bâties sur des plans séquences de deux minutes. Ces plans séquences existent dans la quatrième partie, mais le tout a été "filmé sur le vif" (les actrices improvisant) comme du Cassavetes, l'aspect géométrique de la séquence est moins évident.
Pour terminer ce laïus, tout comme sa fin ouverte, on peut affirmer que "Lucy en miroir" est un film profondément singulier qui ne se rattache à aucune école.
> Raphaël Bassan (Décembre 2004)
PRINCIPALES PROJECTIONS DU FILM jusqu'au 1er janvier 2005
- Carte blanche à Raphaël Bassan à la Cinémathèque Française, présentation d'une copie de travail non étalonnée (novembre 2003).
- Compétition expérimental - essai - art vidéo à Côté Court (Pantin) (juin 2004).
- Présentation aux Jeudis du Cinéma différent (Cinéma la Clef) (novembre 2004).
PRESSE
- "Lucy en miroir", par Jacques Kermabon, "Bref" n° 60 (printemps 2004).
- "Lucy en miroir", par Jean-Pierre Bouyxou, "Zeuxis" n° 18 (été 2005).
DIFFUSION
"Lucy en miroir" fait partie d'une trilogie intitulée "Lucy [une trilogie]" qui comprend un journal de bord "Promenades champêtres..." (Dominik Lange, 2003-2005)
et un making of "Les Deux Lucy" (Frédérique Devaux, Michel Amarger, 2003)Les 3 films sont distribués par le Collectif Jeune Cinéma
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